Gruen Precision Autowind Waterproof, dite « Ocean Chief », cal. 560 RSS

Vous savez, cher lecteur, qu’on aime ici s’aventurer hors des terrains trop labourés pour découvrir des montres souvent plus rares et originales que les grands classiques aussi inaccessibles que banalisés. Cette fois, c’est une marque au nom un peu bizarre, Gruen, qui se trouve à l’honneur avec une plongeuse dont la personnalité n’est pas sans furieusement évoquer deux monstres sacrés : la Blancpain Fifty Fathoms et la Breitling Super Ocean…

Lorsque Gruen lance l’Autowind Waterproof, nous sommes vraisemblablement dans la fin de la seconde moitié des années 1950 et cette société fondée par un Allemand émigré aux États-Unis se trouve alors en pleine tourmente. Jamais vraiment remise de la mort de Frederick Gruen, fils du fondateur de la marque, elle affronte difficilement l’essor mondial de l’horlogerie suisse. Vendue par la famille en 1953, la Gruen Watch Company subit ensuite les conséquences d’un management aléatoire qui manquent de la faire sombrer. Il faudra un nouveau repreneur, en 1958, pour que Gruen échappe à la faillite.

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Gruen : découvez l’histoire de la marque

C’est donc au milieu d’une période particulièrement troublée pour la firme de Cincinnati qu’apparaît sa première montre de plongée, plus connue aujourd’hui sous le pseudonyme « Ocean Chief ».

D’où vient l’appellation Ocean Chief ?

Que les choses soient claires d’emblée : je n’en sais rien et si un lecteur passant par ici a l’explication, il sera porté en triomphe sur un bouclier dans les rues de Cincinnati.

Dans la veine des plus prestigieuses

Le design porte souvent l’empreinte de la mode, laquelle évolue généralement, pour les objets utilitaires, en fonction l’introduction d’innovations fonctionnelles et techniques ou bien de l’apparition de normes.

S’agissant des montres de plongée, l’arrivée de la lunette graduée tournante constitue, à cet égard, un point de repère majeur, pour ne pas dire tout simplement un point de départ. Inventée par les nageurs de combat français Claude Riffaud et Bob Maloubier, elle est réalisée pour la première fois en 1952 par Blancpain avec sa Fifty Fathoms et vite copiée par Rolex, qui sort la première réf. 6202 Turn-O-Graph en 1953.

D’autres marques emboîtent le pas dans les années qui suivent, en commençant par Breitling, Omega, Zenith, Eberhard.

Sans connaître le moment exact, on suppose que Gruen dévoile son modèle Autowind Waterproof dans la même période. Ses concepteurs s’alignent alors naturellement sur le standard posé par Blancpain et l’adaptent dans la même veine que Breitling, avec une large lunette concave.

GRUEN Precision Autowind Waterproof « Ocean Chief », circa 1958.
GRUEN Ocean Chief : catalogue promotionnel.

La comparaison avec la Breitling Super Ocean (réf. 1004) est souvent effectuée. La légende d’un lien entre les deux marques pour la production de l’Ocean Chief a même longtemps couru, le caractère unique et très spécifique de cette lunette concave ayant sans doute attisé quelques fantasmes.

GRUEN Ocean Chief et BREITLING Super Ocean réf. 1004 et 807.

D’autres ont pu chercher, pour des raisons marketing et en s’inspirant de l’exemple de Waltham avec sa Skindiver dite « Baby Blancpain », à rapprocher Gruen de la prestigieuse marque suisse.

Vis-à-vis tant de Breitling que de Blancpain, ces spéculations sont fausses. Gruen concevait ses modèles à partir d’ébauches suisses mais la compagnie produisait et assemblait elle-même ses montres. Que les Américains se soient inspirés des meilleures références suisses est indéniable mais le rapport ne va pas plus loin.

Tour de la boîte

Cette lunette — à friction — est graduée comme les Blancpain : sur 60 minutes avec des repères chiffrés à 15, 30 et 45 et un trait à chaque autre pas de cinq minutes. En revanche, l’insert n’est pas composé de résine mais constitué d’un anneau d’alliage peint, particulièrement fragile et donc souvent en mauvais état. Seul le repère à 0 est lumineux : il forme un creux triangulaire dans lequel est insérée la matière lumineuse.

D’un diamètre de 39 mm, la lunette déborde largement de la carrure ; lorsque la montre est au poignet, elle dissimule la couronne et la protège en même temps d’un mauvais coup. Revers de la médaille : celle-ci, non vissée et restant peu proéminente lorsqu’elle est tirée, est un peu difficile d’accès…

Deux types de couronnes sont observés sur ce modèle : l’une, signée d’un logo entrelaçant les lettres G et W (Gruen Watches), et l’autre, à dôme lisse. Il semble bien que la couronne signée n’ait été l’apanage que des exemplaires équipés de la première version de cadran (voir infra).

GRUEN Precision Autowind Waterproof « Ocean Chief » : couronne type 2.

La carrure, fine, est très joliment torsadée au niveau des anses. Après avoir évacué la légende d’un lien entre l’Ocean Chief et la Breitling Super Ocean, il serait donc tentant, par allusion, d’en créer une autre : Gerald Genta aurait-il contribué au dessin de cette Gruen, après avoir si bien réussi l’Universal Genève Polerouter ?…

L’ensemble affiche des dimensions idéales et assez voisines de ses concurrentes :

LHC : 39,1 mm. LCC : 39,1 mm. LHT : 44,5 mm. EC : 19 mm. EHT : 12,7 mm.

Un cadran sublime, Quatre versions
GRUEN Precision Autowind Waterproof « Ocean Chief », circa 1958.

Sur fond noir laqué, le cadran de l’Ocean Chief fait l’objet d’un travail remarquable, qui n’est pas pour rien dans l’attractivité de ce modèle. Il combine en effet des éléments gilt, argentés et blancs, sans compter les applications de matière lumineuse !

GRUEN Precision Autowind Waterproof : travail sur le cadran.

Circonscrit par une minuterie dorée à chemin de fer, il expose des index peints géométriques marquant les heures. La matière luminescente (le radium) emplit le grand triangle à 12 heures et la moitié des rectangles à 3, 6 et 9 heures.

Les deux premiers types de cadrans portent l’indication SWISS seule à 6 heures. Sur le type 2, le graphisme des inscriptions évolue : notamment, les lettres composant GRUEN sont plus larges et plus serrées et la mention WATERPROOF est désormais plus longue que AUTOWIND.

GRUEN Ocean Chief, cadrans « Swiss only ».
Une version « Gruen Genève »

S’agit-il de la toute première version ou bien est-ce une variante destinée au marché européen ?

Exhumée par Lucchese.watches, cette Ocean Chief se distingue de toutes les autres par un logo spécifique GRUEN GENÈVE et les mentions 23 (pour le nombre de rubis), PRÉCISION et POWER-GLIDE (qu’on pourrait traduire par « glissement mécanique », renvoyant à la notion de remontage automatique), le tout sur un cadran SWISS.

Les cadrans de type 3 et 4 portent la mention Ra SWISS Ra, signalant explicitement la présence de radium. Dans la quatrième version, des considérations sans doute dictées par le marketing conduisent à afficher le nombre de rubis plutôt que la résistance à l’eau.

GRUEN Ocean Chief, cadrans « Ra Swiss Ra ».

Les aiguilles, enfin, adoptent une forme très caractéristique. De type « pagaie », elles ressemblent beaucoup à celles qui équipent une autre grande plongeuse de la même époque : la Longines Compressor ref. 7150.

Calibre 560 RSS

Vissé, le fond de boîte reste le même tout au long de la production. Sa face externe comporte quelques inscriptions classiques : GRUEN AUTOMATIC WATERPROOF SHOCK RESISTANT ANTI-MAGNETIC.

GRUEN Precision Autowind Waterproof « Ocean Chief », circa 1958.

La face interne évolue, en revanche. Les premiers exemplaires sont ainsi gravés : GRUEN GENÈVE STAINLESS STEEL 165 – 560 RSS. Ensuite, le fond indique : STAINLESS STEEL GRUEN WATCH Co. SWITZERLAND 560 RSS 165, en référence au mouvement qui anime ce petit bijou.

Le mouvement, donc… Si Gruen effectuait principalement de l’assemblage et de l’ajustement, la maison de Cincinnati a commencé à produire ses propres mouvements après la Seconde Guerre mondiale mais sans chercher à créer une gamme ni atteindre des volumes très importants. La plupart des montres Gruen ont donc continué à utiliser des ébauches suisses et tel est le cas du calibre 560 RSS qui fait battre le cœur de cette Ocean Chief. La mention PRECISION — appellation déposée par Gruen — sur le cadran signale qu’il a fait l’objet d’attentions particulières et constitue le haut-de-gamme de la manufacture. Celui-ci est réalisé sur la base d’une ébauche Bidlingmaier, ici dans sa version à 17 rubis (une version à 23 rubis était également utilisée dans d’autres modèles) sur laquelle est greffé un module de remontage automatique.

Quelques mots sur Bidlingmaier

Né en 1870 à Schwäbig-Gemünd (Bade-Wurtemberg), Joseph Bidlingmaier est une figure de l’horlogerie allemande. Il s’établit comme bijoutier en 1900 mais ne tarde pas à fabriquer des boîtiers de montres. En 1918, ses 70 employés produisent, sous la marque Bifora, des garde-temps avec des ébauches suisses tout en développant progressivement leur propre savoir-faire dans la fabrication de mouvements. On doit ainsi à Bidlingmaier plusieurs premières dans l’industrie horlogère allemande : le premier mouvement de montre-bracelet à échappement à levier (cal. 2025, en 1928), le premier mouvement automatique  (cal. 103 AUT, en 1951). À chaque époque, Bifora s’adapte au progrès technique (mouvement électro-mécanique en 1967, mouvement électronique en 1971, mouvement à quartz en 1973). Cela ne sera cependant pas suffisant pour sauver l’entreprise de la faillite, qui survient en 1977. Bifora est racheté par son agent en Inde et la production est délocalisée à Bangalore, où elle se poursuit jusqu’en 2000 environ. En 2006, une nouvelle société Bifora Uhren GmbH a redémarré à son adresse historique à Schwäbisch Gmünd, où se trouve également un musée.

Dans certains cas, on trouve à l’intérieur un calibre 710 RSS à 25 rubis.

Et sinon ?

En l’état actuel de mes recherches, j’ai trouvé deux photos montrant la Gruen Ocean Chief avec boîte et éventuellement sur-boîte. Les deux sont différents. Se sont-ils succédé ? L’un ou l’autre est-il une pièce rapportée d’un autre modèle ?

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la montre venait à l’origine sur bracelet Tropic ou bien acier. Il s’agissait, dans ce dernier cas, d’un type « grain de riz » avec une boucle déployante signée GRUEN :

Deux autres copines à lunettes concaves

Après avoir laissé entendre que la Gruen et la Breitling Super Ocean avaient le monopole de la lunette concave, on peut juste nuancer en évoquant au moins deux autres modèles partageant cette caractéristique : la Rado Captain Cook et une rare Marvin.

Si la Rado n’a pas de rapport avec Gruen Ocean Chief, il en est autrement avec la Marvin. Celle-ci est bien une cousine haute en couleur… qui emprunte en effet à Gruen son boîtier caractéristique mais opte pour un original insert rouge. Si son cadran est moins attractif, la Marvin est équipée d’un calibre 580C qui offre une fonction date dont la Gruen est dépourvue.

Mais pourquoi Marvin ? Sans doute parce que cette marque a un pied en Suisse et un autre aux États-Unis. Primé à l’Exposition universelle de Chicago en 1893, l’année-même du dépôt de la marque, Hippolyte Didisheim, fils du fondateur, s’installe bientôt à New York, y crée une filiale et reçoit peu de temps après le renfort de son frère Bernard. L’activité de la marque en Amérique s’y développe considérablement. Il est donc bien probable, au début des années 1960, que la reprise de Gruen par un homme d’affaires new-yorkais ait créé des liens et qu’un stock de boîtiers inutilisé ait été cédé à Marvin pour produire une petite série de plongeuses originales…

Les descendantes

Par ailleurs, la Gruen Ocean Chief n’est pas la seule montre de plongée produite par la compagnie. Dans les années 1960 et au début des années 1970, divers modèles ont été commercialisés. À cette époque, la marque se trouve déjà sur le déclin et ces modèles qui suivent connaîtront une carrière assez confidentielle qui fait la rareté des exemplaires survivants. Connus avec au moins deux types de boîtiers, ils semblent avoir été assemblés pour permettre de liquider les stocks de pièces (cadrans, aiguilles, mouvements) non écoulés avec la première version… Tant mieux pour eux !

Conclusion

En main, la Gruen Ocean Chief crée une belle surprise, difficile à décrire. Ni frêle comme une Submariner primitive, ni costaude comme une Fifty Fathoms, elle s’impose au poignet dans l’entre-deux, sa relative discrétion étant contrariée par son respectable diamètre et la beauté profonde et géométrique de son cadran. C’est sûr, on a affaire ici à l’une des plus originales et ravissantes montres de plongée du tournant des années 1950-1960. Le seul regret, pour le collectionneur, est que les tourments connus par Gruen aient conduit à la destruction de ses archives et, en même temps, la part de légende et de mystère qui entoure cette montre a le mérite de faire travailler l’imagination et de préserver l’espoir de futures découvertes à son sujet…

GRUEN Precision Autowind Waterproof « Ocean Chief », circa 1958.
Une renaissance ?

Dernière nouvelle : il semble que les détenteurs de la marque — apparemment encore situés aux États-Unis — aient été sollicités par des gardiens de son histoire à Glashütte pour faire revivre l’Ocean Chief. Publiée sur Instagram, la photo de ce prototype laisse entrevoir la perspective d’une réédition en petite série, équipée d’un mouvement Sellita SW 200 (date à 6 heures). Le projet paraît prometteur… à suivre !

Références

 

2 commentaires sur « Gruen Precision Autowind Waterproof, dite « Ocean Chief », cal. 560 RSS »

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