Abercrombie & Fitch réf. 2444

Avant de se résumer à une marque de vêtements pour jeunes bourgeois décontractés et sportifs, Abercrombie & Fitch commercialisait des articles pour la pêche, la chasse et la randonnée. C’est bien entendu de cette époque que datent quelques chronographes Heuer distribués sous licence et, parmi ceux-là, le « pré-Carrera », réf. 2444, présenté aujourd’hui.

Une histoire américaine

Aujourd’hui reconverti dans la sape sport-chic, le groupe Abercrombie & Fitch a finalement peu à voir avec la compagnie fondée en 1892. À cette date lointaine, David T. Abercrombie installe en effet, un premier magasin Abercrombie à Manhattan, spécialisé dans la vente d’articles de randonnée et « réputé pour ses fusils de chasse, ses cannes à pêche et ses tentes ». L’affaire trouve le renfort d’un avocat renommé, Ezra Fitch, qui en acquiert des parts en 1900 et y colle son nom en 1904. Abercrombie & Fitch se développe en dépit du désengagements de ses fondateurs — David Abercrombie démissionne en 1907 et Ezra Fitch abandonne la direction en 1928 — au point de compter parmi ses clients les illustres Charles Lindbergh et Amelia Earhart, Ernest Hemingway, John Steinbeck ou encore Teddy Roosevelt.

La compagnie se porte bien pendant plusieurs décennies mais la crise des années 1970 finit par avoir raison de sa santé financière. Abercrombie & Fitch se déclare en faillite en 1976 et ferme définitivement les portes de son magasin new-yorkais en 1977. Après plusieurs rachats et reconversions, la marque est finalement reprise en 1992 par Mike Jeffries, qui y associe des vêtements inspirés de l’univers WASP, un peu à la façon de Ralph Lauren, avec toutefois une tonalité beaucoup plus teenager et une communication particulièrement canaille.

Mais revenons à l’esprit originel :

Les produits Abercrombie & Fitch deviennent un must pour le chasseur distingué, le pêcheur chic ou le gentleman farmer. Vestes, chemises, cannes à pêche, imperméables font partie de la panoplie, à laquelle se joignent des équipements divers, du panier à pique-nique à la… montre-bracelet. Au sixième étage du department store, se trouve le rayon horlogerie où sont proposés des chronographes qui, fabriqués en Suisse par Heuer, sont personnalisés et adaptés spécialement pour A & F.

Parmi ceux-là, le chronographe référencé sous le numéro 2444.

Référence 2444

Le chronographe commercialisé sous la référence 2444 est quasiment en tout point similaire au modèle Heuer d’origine, resté dans les mémoires sous le surnom de « pré-Carrera ». La 2444 assure en effet la jonction entre l’ancienne génération de chronographes Heuer, issue des années 1940, à l’inspiration souvent militaire et d’usage souvent professionnel, et celle des modèles des années 1960, conçus pour un plus large public.

Quand on regarde ces modèles, leurs dimensions contenues, la qualité de leur finition et la personnalité de leur design, bien qu’ils soient moins à la mode que les Carrera (réf. 2447) qui leur succéderont, on se dit qu’ils marient pourtant le meilleur des deux mondes…

LHC : 36 mm. LCC : 38,9 mm. LHT : 43,7 mm. EC : 18 mm. EHT : 12 mm.

La carrure, d’un diamètre de 36 mm hors couronne, se caractérise par de longues cornes percées très arrondies, allégées par un biseau courant sur l’ensemble de la longueur. Polie, tout comme la lunette, elle revendique une élégance qui la distingue du commun de la production horlogère de l’époque, marquée par un design plus simple et rigide.

En faisant le tour, on tombe sur une large couronne (encore non signée à cette époque) et deux adorables petits poussoirs qui, la montre au poignet, se feraient presque oublier…

L’ensemble met indéniablement en valeur le superbe cadran galvanisé aux nuances argentées. Sur son pourtour, un très discret chemin de fer est ponctué à chaque heure de petits triangles lumineux confortés (sauf à midi, où le trône un brillant chiffre 12) par des index appliqués. Ces ingrédients suffiraient à composer un cadran équilibré et subtil et, pourtant, le trait de caractère majeur réside plutôt dans les trois compteurs surdimensionnés (qu’on appelle big eyes dans le jargon horloger).

EN SAVOIR PLUS

« Big eyes » : quand les chronos font les gros yeux

Suivant la disposition dictée par le calibre Valjoux 72, le registre à neuf heures voit courir la trotteuse perpétuelle tandis que son vis-à-vis, à trois heures, compte les minutes. À six heures, le troisième compteur permet de totaliser jusqu’à douze heures. Dans tous les cas, les chiffres adoptent une disposition radiale dont, personnellement, je raffole.

Les aiguilles des heures et minutes, enfin, sont de type « dauphine », avec chacune un insert de matière lumineuse. Elles semblent généralement dorées sur la version Abercrombie & Fitch mais chromées sur l’exemplaire présenté ici, comme sur la version Heuer. La grande seconde et les fines aiguilles des sous-compteurs sont, quant à elles, bleuies. L’ensemble s’avère aussi flatteur qu’attachant. 

À l’envers, le fond vissé ne livre aucune indication côté externe. L’intérieur, bouchonné, porte en revanche les mentions :

ABERCROMBIE
& FITCH Co
MADE IN SWITZERLAND

STAINLESS
STEEL

On notera l’absence de référence à la maison Heuer, qui cède aussi la place sur le pont du mouvement Valjoux 72, porteur de la seule marque américaine :

Sachant que l’on connaît au moins un exemplaire avec un fond et un mouvement signé Heuer, peut-être que les deux versions ont existé.

Et puisque l’on parle de Heuer…

Pourquoi Heuer ?

Edouard Heuer est le premier à produire des chronographes en série, en 1880. Très vite, la marque met ses résultats en matière de précision au service du chronométrage sportif. Dans les années 1930, on trouve des chronographes Heuer au poignet de personnalités telles que Harry S. Truman , Henry Ford ou le général Dwight D. Eisenhower, tandis que les chronographes Autavia peuplent les planches de bord des avions et des voitures de course. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Heuer équipe aussi des unités militaires dans plusieurs pays.

Bref, au sortir du conflit, la réputation de la maison fondée à Bienne n’est plus à faire et il paraît naturel, pour la compagnie Abercrombie & Fitch, de se tourner vers Heuer pour élargir son offre d’équipements dédiés aux activités de « grand air ». Comme en témoigne Jeff Stein (Onthedash.com) : « Jack Heuer se souvient que Walter Haynes, alors président d’Abercrombie & Fitch, rendait visite à Ed. Heuer & Co. en Suisse deux fois par an pour étudier de nouveaux types de montres susceptibles d’intéresser les sportifs. Le magasin phare d’Abercrombie à New York disposait d’un département montres, avec un horloger interne pour entretenir les montres qu’il vendait. » Les liens étaient assez proches pour que, lors de sa première visite aux États-Unis, à l’âge de 23 ans, Jack Heuer effectue un stage comme apprenti vendeur dans ce magasin.

De là apparaît une gamme de chronographes haut de gamme (robustes, étanches et à trois compteurs) portant sur le cadran, à la place du logo Heuer, celui de la marque américaine (réf. 346, 2443 et 2444). Les plus connus sont les chronographes à maréographe, conçus à partir de 1950 pour renseigner leur propriétaire sur les moments propices, calculés en fonction des cycles solaires et lunaires, pour partir à la chasse ou à la pêche.

EN SAVOIR PLUS

L’heure lunaire et les montres à maréographe 

À ce titre, notre chronographe Abercrombie & Fitch réf. 2444 connaît une variante extrêmement prisée des collectionneurs, dotée de la fonction maréographe :

ABERCROMBIE & FITCH réf. 2444 Seafarer type 1.

Celle-ci s’appuie naturellement sur une version adaptée du calibre Valjoux 72 et se trouve (difficilement, compte tenu de sa rareté…) sous deux versions qui se distinguent par des cadrans et une combinaison d’aiguilles différents, décrits précisément sur le site Onthedash.com.

ABERCROMBIE & FITCH réf. 2444 Seafarer type 2.

Un exemplaire sans doute unique, assemblé à l’école de Pottentruy

L’une des premières écoles d’horlogerie suisses a été fondée en 1840 à Porrentruy. Aujourd’hui, dans cette petite ville du Jura, les centres professionnels proposent toujours des formations dans les domaines de l’horlogerie. L’École professionnelle est également fréquentée par les apprentis polisseurs et termineurs en habillage horloger.

Il arrive que l’on rencontre des montres réalisées dans le cadre de travaux d’école. Celles-ci sont parfois identifiées explicitement, comme c’est le cas sur cet exemplaire, probablement seul dans son genre, de Heuer réf. 2444 :

Conclusion

Posséder une Heuer réf. 2444 est déjà un privilège. Les « grands yeux » de ces chronographes du tournant des années 1960 ont en effet ce quelque-chose qui les rend terriblement désirables et leur position charnière, annonçant l’avènement des célèbres  Carrera, leur confère une place particulière dans l’histoire de la maison Heuer. La version Abercrombie & Fitch introduit une dimension supplémentaire : l’image du gentleman en chemise Viyella s’adonnant à la pêche à la ligne avec son petit-fils, sur un lac du Vermont, non loin du chalet confortable où il joue au trappeur quand les affaires ne le retiennent pas à Boston… et puis, au-delà du luxe qu’évoque cette scène, on sent émerger un rêve ultime : celui d’avoir tout l’espace et le temps voulus à sa disposition.

Quand l’accessoire mène à l’essentiel…

Références

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