Chronographes à cadran décimal : 1. La saga des chronos Meylan

Nous avions abordé, dans un précédent article, les différents types d’échelles présents sur les montres : tachymétrique, pulsométrique, télémétrique, etc. Parmi elles, l’échelle décimale est des plus rares et des Plus insolites. L’arrivée d’un chronographe Meylan nous a fourni l’occasion de creuser un peu la question.

D’où vient le temps décimal ?

Nous sommes en effet habitués à compter les minutes et les secondes, depuis la « nuit des temps », sur une base hexadécimale (cycles de soixante unités) théorisée par les Sumériens quelques millénaires avant J.-C., suivis, successivement, par les Babyloniens, les Égyptiens et les Grecs. Pourquoi soixante ? peut-être parce que ce formidable nombre est divisible par 2, 3, 4, 5, 6, 10, 12, 15, 20 et 30… (bien mieux que 100, qui ne se divise que par 2, 4, 5, 10, 20, 25 et 50).

Il aura fallu la volonté de table rase des Révolutionnaires français, au XVIIIe siècle, pour imaginer un décompte du temps sur une base décimale, dans la foulée de l’instauration du si « parfait » système métrique (1793). Un décret de la Convention (4 Frimaire An II, soit le 24 novembre 1793) fixa qu’un jour serait désormais divisé en dix heures contenant cent minutes totalisant elles-mêmes cent secondes — un peu plus courtes que la seconde traditionnelle puisqu’il fallait, pour un jour, 100 000 secondes « révolutionnaires » contre 86 400 secondes « traditionnelles ». L’heure décimale devint brièvement obligatoire en 1794 et quelques montres furent donc produites sur cette nouvelle base, mais ne résista pas aux habitudes et fut abandonné au bout de seulement six mois…

Le dernier avatar en date est l’heure Internet inventée par Swatch et fondée elle aussi sur une base décimale, avec des journées de mille battements (beats). Lancée avec tambours et trompettes par Nicolas Hayek en 1998, cette nouvelle « heure révolutionnaire » reste aujourd’hui marginalement utilisée.

Après, pour ceux qui ont besoin de traduire une durée en base décimale, des convertisseurs sont disponibles en ligne… et s’ils sont là, c’est que le besoin se manifeste tout de même parfois dans la « vraie vie ». Aux États-Unis, dans l’industrie automobile, il est devenu habituel de prendre l’heure comme unité et de la décliner sur une base décimale. Par exemple, 1,2 unité correspond à 60 + 0,2 x 60 = 72 minutes. Le centième d’heure (ch) devient une unité standard pour calculer les rendements et planifier les opérations de production.

La popularité de ce procédé aux États-Unis n’est sans doute pas pour rien dans le fait que ce soit des marques très liées au marché nord-américain — Meylan, Gallet, Heuer — qui aient produit des chronographes à cadran décimal.

Meylan, spécialiste des chronographes à échelle décimale

Pour l’essentiel, la production de la marque Meylan, via la Meylan Stopwatch Company établie à New York, se concentre sur les chronomètres et notamment des modèles à cadran décimal destinés à l’industrie sur le marché américain. La firme en propose de multiples variantes :

Selon le modèle choisi (dont le mouvement et le cadran ont fait l’objet d’une configuration particulière), l’utilisateur peut totaliser des minutes sur une base décimale (minutes et dixièmes de minutes), mesurer des millièmes d’heure ou totaliser les secondes directement sur une base décimale…

MEYLAN Stopwatch, réf. 210.

Les chronographes de poignet, pour leur part, peuvent être commandés avec plusieurs variantes de cadrans parmi lesquelles une version à échelle décimale, de couleur rouge, qui partage le cadran en cent divisions.

Les premières versions sont signées A.R. & J.E. MEYLAN, ces mystérieux A.R. et J.E. semblant être les représentants de la marque (et de la famille) aux États-Unis.

En savoir plus sur la marque Meylan
Calibre Lemania 13CH

Cette version à deux registres, au superbe boîtier step case lui aussi étanche, est animé par un calibre Lemania 13CH 2P (pour 2 poussoirs, le calibre de base étant monopoussoir). On trouve avec ce même boîtier de 32,5 mm des chronographes Lemania datant des années 1940.

MEYLAN, chronographe décimal cal. Lemania 13CH.
Calibre Valjoux 72
Réf. 1198

Les exemplaires ci-dessous font appel à un élégant boîtier étanche de 35 mm. L’élégance des chanfreins rappelle, par exemple, la belle carrure des chronographes Benrus Sky Chief. Comme certaines versions de ces derniers, d’ailleurs, notre Meylan est animée d’un calibre Valjoux 72 — choix incontestablement qualitatif mais atypique pour une marque qui ne jure normalement que par Lemania…

Première version de cadran :

Deuxième version de cadran :

Adoption durable du Calibre Lemania 2520
Réf. 174 (ou 130 ?)

Chromé et monobloc, le boîtier de celle-ci mesure 35 mm de diamètre et abrite le calibre Lemania 2310/2520, que l’on retrouve sur les modèles ultérieurs. Sur la Toile, les traces de cette première version sont rares… Seul un autre exemplaire a été repéré, avec des aiguilles feuilles pleines et non farcies de radium comme ci-dessous.

Il n’est pas impossible que cette version soit antérieure aux premiers modèles équipés du mouvement Valjoux 72.

Un lien entre Meylan et Otto Maire ?

Sur le blog Radium Stash figure un chronographe Meylan présentant le même cadran et les mêmes aiguilles que la version à boîtier monobloc chromé mais logés dans un boîtier différent. Le hic : le fond de boîte et le pont du mouvement ne sont pas signés MEYLAN STOPWATCH Co. mais O. MAIRE WATCH & Co. La détérioration du boîtier chromé pourrait bien avoir incité un horloger à redonner l’éclat qu’il mérite à ce chronographe en utilisant un boîtier disponible. Ou bien existe-t-il un lien entre la maison Meylan et Otto Maire ? L’auteur est rendu à des conjectures… Si un lecteur dispose d’informations pour percer l’énigme, il sera bien accueilli 🙂

Réf. 805

Cet exemplaire appartient à la génération suivante et date du début des années 1960. Celui-ci est même précisément daté car la norme d’indexation est révisée et indique désormais, à côté de la référence du modèle, les deux derniers chiffres de l’année de production. Ainsi, si l’on en croit l’intérieur du fond de boîte (805-61), cet exemplaire date de 1961.

MEYLAN chronographe décimal, cal. Lemania 2520, 1961.

Ici, l’échelle décimale conserve son aspect originel et le cadran s’inspire très fortement de la version précédente (réf. 1198). L’ensemble toutefois se modernise. L’un des éléments remarquables est la forte ressemblance avec les chronographes Omega Seamaster de l’époque, réf. 315.164 puis 105.004.

Entre la Meylan et l’Omega, le boîtier semble identique, les aiguilles « dauphine » paraissent être également les mêmes et le cadran bombé aux compteurs subtilement creusés, paraît provenir de la même source. La couronne est signée.

Réf. 813

La référence 813 utilise un boîtier à anse fines et droites mais conserve par ailleurs ses caractéristiques essentielles : le cadran, la couronne signée et le mouvement Lemania 2520. En revanche, Meylan — tout comme d’ailleurs Omega — adopte des aiguilles droites, jugées plus modernes. Ici, deux exemplaires datant d’environ 1965.

Réf. 808A

La version ci-dessous (marquée 808A-66), au boîtier proche de celui de la 805 (en plus tendu), affiche en revanche des dimensions plus réduites : un diamètre de 33,5 mm pour un entre-cornes de 17 mm… inhabituel pour une montre des années 1960 ! Cet exemplaire, présenté sur le site de Sean Song, date pourtant de 1966, si l’on en croit la mention indiquée sur le fond de boîte, et la forme des aiguilles traduit bien la tendance stylistique de la fin des années 1960. Le cadran est également spécifique. On trouve un proche cousin de cette version (même boîtier, même mouvement) sous la marque Auricoste, toujours fidèle à Lemania.

Passage au calibre Lemania 1873
Réf. 816A

La génération suivante change plus radicalement de coquille et adopte un magnifique boîtier pourvu d’une lunette mobile type Zenith ou Movado Super Sub Sea.

MEYLAN Decimal, ZENITH et MOVADO Super Sub Sea.

Avec un diamètre de 37 mm, elle prend un peu d’ampleur au poignet et passe, pour l’occasion, au calibre Lemania 1873, lequel est au 2520 ce que le calibre 861 est au 321 chez Omega : une évolution modernisée et simplifiée que l’on trouve notamment sur les Speedmaster à partir de la toute fin des années 1960. C’est cette mécanique qui anime également les Tissot SeaStar et PR516, ou encore certains chronographes Breitling de l’époque.

Cette version, malgré une mécanique un peu moins noble que celle des devancières, est la plus recherchée, l’élégance de son boîtier faisant, à l’évidence, la différence. Selon les modèles, on trouve soit les aiguilles de la 813 soit celles de la 808A.

MEYLAN Decimal ref. 816A, cal. Lemania 1873, circa 1970.

 

Réf. xxx

Pour clore la série (sous réserve d’inventaire plus complet), voici une rare version dont la référence est inconnue, logée dans un beau boîtier « tonneau », toujours avec un Lemania 1873, ici présentée par Watches of Knightsbridge :

Ce boîtier, dont les formes parleront encore aux connaisseurs des montres Omega et Lemania, est annoncé à 38 mm. Le cadran et les aiguilles de la réf. 813 sont encore conservées.

À partir de là, la production des chronographes Meylan à cadran décimal semble interrompue. Il est même probable que ce soit à cette même période, à peu près au tournant de 1970, que disparaît la marque fondée par Charles-Henri Meylan.

Une concurrence rare mais de qualité…

Si Meylan tient le haut du pavé sur le marché du chronographe décimal, ce n’est pas la seule marque à avoir proposé de tels instruments. Vous en trouverez quelques exemples dans la deuxième partie de cet article…

Références

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