Collection personnelle… mais passion communicative

Avec Collection personnelle, qu’il vient de publier aux éditions du Chêne, Clément Mazarian, collectionneur, chineur et marchand, signe un ouvrage qui témoigne de sa passion personnelle pour les montres anciennes et bien plus que ça : accessible au néophyte, enrichissant même pour un amateur éclairé, ce livre réussit à couvrir une large partie du spectre horloger vintage sans se limiter au survol ni tomber dans l’effet catalogue. Après avoir eu le plaisir de m’y plonger, j’ai eu l’occasion d’en parler avec l’auteur.

Pas mal d’entre vous connaissez Clément Mazarian — parfois peut-être sans le savoir, tant les pseudos prennent désormais le pas sur nos identités civiles. Passionné de montres depuis son adolescence, il a lancé sa propre affaire, entre design et horlogerie ancienne et collaboré aux Rhabilleurs. Aujourd’hui, il chine, achète et vend des montres rares pour des marchands et des collectionneurs sous la marque Collection personnelle, vulgarise l’horlogerie ancienne pour la revue L’Étiquette. C’est ce faisant qu’il a été repéré par Hachette et décidé de relever le défi lancé par l’éditeur : proposer un panorama de montres anciennes qui donne à apprendre, à comprendre et à aimer cet univers insolite et si vite attachant, pour ne pas dire obsédant…

Face à un tel objet éditorial, on est en droit de se méfier a priori. J’en ai vus, des « beaux livres » opportunément présentés à plat sur les présentoirs des grandes enseignes à l’approche des fêtes de Noël, titre et couverture soigneusement conçus pour attirer le chaland en quête d’une idée de cadeau « qui ait du sens » pour le neveu. Mais autant le dire tout de suite : si Collection personnelle entre dans cette catégorie, le défi est relevé haut la main car la forme et le fond sont largement à la hauteur.


Cette réussite, Clément la doit à plusieurs facteurs. D’abord, d’avoir su poser quelques conditions précises à la réalisation de cet exercice périlleux : s’il fallait réunir un large échantillon de montres, enrichir et rythmer le livre avec des articles plus techniques sur des aspects transversaux, il fallait une totale liberté éditoriale et pas n’importe quel photographe. Clément a imposé Henry Leutwyler. Acceptant la mission, ce dernier a inséré un défi dans le défi : réunir toutes les montres à photographier sur les seuls trois jours de mars 2022 où il pouvait se rendre disponible à Paris. Une seule montre dans l’ouvrage appartient à son auteur — une Omega Seamaster Bumper héritée de son grand-père. Pour toutes les autres, il a fallu chasser, pêcher, organiser les rendez-vous… Trois mois de sueurs froides plus tard, grâce à la confiance accordée par quelques collectionneurs et marchands de son réseau, 90 pièces ont ainsi pu passer sous l’objectif.


Clément y tient : « Une montre, même luxueuse, reste un objet d’usage courant. Et une montre ancienne porte l’empreinte de cet usage. À l’arrivée, de la Rolex Daytona Paul Newman à la G-Shock, toutes ces montres sont belles pour qui sait les regarder. » Et donc, d’Audemars Piguet à Zenith, ce sont des montres souvent imparfaites — parfaitement imparfaites — qui se succèdent au fil de l’ouvrage, prises sans filtre sous une lumière crue, pleine page. Les traces laissées par le temps qui passe, les petits accidents, les restaurations parfois : tout est volontairement assumé et c’est une des grandes qualités de ce livre qu’ainsi de donner à voir des objets mûrs. Si elles sont belles, c’est non seulement par leur conception originelle et leur design mais aussi, bien souvent, par l’histoire particulière dont chacune témoigne ou laisse imaginer.

À ce titre, certains choix a priori étonnants trouvent leur explication : oui, la G-Shock et la Moonswatch ont leur place dans l’ouvrage parce qu’elles font, à leur manière, incontestablement partie de l’histoire horlogère ; oui, le chronographe Zenith El Primero figure parmi les montres automatiques plutôt qu’au chapitre des chronographes parce que c’est ce fameux module automatique qui l’a fait entrer dans l’histoire — une histoire d’ailleurs étonnante, à découvrir dans l’ouvrage pour ceux qui ne la connaissent pas ; oui, la Rolex Milgauss apparaît dans le chapitre consacré aux montres à complication simples bien que la conception antimagnétique ne soit pas une complication à proprement parler… mais il fallait bien la mettre quelque part !


« J’ai voulu transmettre ce que j’ai appris des collectionneurs et marchands que j’ai côtoyés depuis des années », raconte Clément, qui songe en particulier à Jean-Louis Strack, horloger à Bordeaux et grand passeur de savoir, à Anthony Marquié et Grégoire Rossier, co-auteurs de l’incontournable Moonwatch Only, et d’autres, auxquels il voue un respect absolu. « Pour autant, je ne prétends pas à l’expertise : je me vois plutôt comme un vulgarisateur et un promoteur, une sorte de Lorànt Deutsch de la montre… », plaisante-t-il.

Là encore, à mon sens, le livre vise juste. Ni superficielle ni rébarbative, la notice réservée à chaque modèle est structurée de manière systématique en trois parties :
1. Les caractéristiques de base (manufacture, modèle, référence, cadran, remontage, calibre, diamètre, matière du boîtier, type de bracelet.
2. Un petit bonus thématique (généalogie du modèle, innovation technique…)
3. Un texte bref pour situer la montre dans le contexte de son époque, l’usage auquel elle pouvait être destinée, l’événement auquel elle a été associée, le personnage illustre qui l’a eue au poignet.

On peut ainsi ouvrir le livre à n’importe quelle page et tomber, chaque fois, sur une histoire méconnue, un détail négligé, une référence oubliée et les seize fiches thématiques qui viennent rompre le fil apportent un éclairage plus transversal ou plus technique sur certains aspects. « Un bonbon pour les collectionneurs, une mise en bouche pour les amateurs débutants », résume Clément.


Des regrets, sinon ? Clément aurait bien ajouté quelques modèles si le nombre de pages avait été extensible ou s’ils avaient été disponibles : une montre à tourbillon, une Triton Spirotechnique et peut-être une Eberhard Scafograf dans les plongeuses, une Omega Railmaster, une Cartier Tonneau, une Piaget extraplate cal. 12P… et quelques thématiques auraient pu faire d’objet de quelques paragraphes. Pour ma part, j’aurais effectivement aimé voir une Triton et déplore de ne pas trouver voir Eberhard représentée. Un chronographe Longines 13ZN aurait aussi eu sa place (l’illustration page 68 ne compte pas !), de même qu’une Dirty Dozen. D’ailleurs, les montres militaires auraient pu faire l’objet d’une chapitre à part… Bref, chacun aura son idée sur la question et cela n’enlève rien au fait que ce livre reste une création attrayante, enrichissante et réellement aboutie.

Ni catalogue, ni encyclopédie, ni guide d’achat, Collection personnelle se veut juste une arme de conviction massive pour faire aimer — ou aimer encore plus — les montres anciennes. Objectif atteint.

Clément MAZARIAN
et photographies de Henry LEUTWYLER

Collection personnelle

Éd. du Chêne, déc. 2022 (232 pages, 49,90 €).

2 commentaires sur « Collection personnelle… mais passion communicative »

  1. Merci pour cet envoi. MAIS la RORO en 1ère de couv’ et les extraits montrant d’autres tocantes d’anthologie, semblent « oublier » l’éternel paradoxe entre volume et valeur.
    Eh oui -si tant est qu’un quelconque Graal existe dans ce domaine ! : trouver une Daytona sur un étal de Grenier ou à Clignancourt est illusoire, … par contre, acquérir une Oris « bumpers » ou une montre à gousset dotée d’un Valjoux qu’Enzo FERRARI n’aurait pas renié quant à sa complexité technique et sa beauté, pour 1/10 000 ème du prix d’une RORO, là se trouve un Graal plus impliquant 😉

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