1973 : retour sur la fin de l’épopée Lip

Sous le titre « C’est possible, on fabrique, on vend, on se paie ! », Sébastien Lapaque avait relaté, dans le numéro de septembre 2018 de la Revue des Deux Mondes, un épisode qui marque les derniers sursauts du catholicisme social et des utopies auto-gestionnaires en même temps que les premières conquêtes du capitalisme néolibéral. Mais, au-delà de sa place dans l’histoire sociale française, la fin de Lip reste aussi un événement largement oublié de l’histoire horlogère. à travers elle, c’est aussi le nouveau visage de cette industrie qui commence à se dessiner.

Au poignet la montre Lip Himalaya que m’a offerte ma femme Catherine, à portée de main À la gauche du Christ, les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours1 de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, je relis Les Paroissiens de Palente de Maurice Clavel2. Dans ce livre d’abord publié en feuilleton dans Libération du 15 mai au 12 juin 1974, le philosophe aux dons sans nombre restitue le combat mené par les salariés de la manufacture Lip au printemps 1973 pour sauver leur firme du dépeçage capitaliste avec les mots, les effets, le lyrisme employés par André Malraux dans L’Espoir pour relater le coup d’État franquiste du 18 juillet 1936 et les débuts de la guerre d’Espagne.

Emmanuel Lipmann.

Fondée en 1867 par Emmanuel Lipmann à Besançon, la capitale de l’horlogerie française, établie dans le quartier de Palente à partir de 1960, l’entreprise faisait déjà figure de mythologie française quand se sont produits les événements du printemps 1973 qui ont poussé ses employés menacés par un plan social brutal à occuper l’usine, à relancer la fabrication, à vendre les montres produites et à se payer eux-mêmes.

Des campagnes de publicité inédites dans la presse écrite et audiovisuelle avaient rendu populaires les trois lettres de son nom. « Arrêtez votre choix sur un chronomètre Lip », « Lip donne avec élégance l’heure précise », « Lip… Lip… Hourra »… Sur Radio Luxembourg et sur Radio Monte-Carlo, l’heure exacte, c’était l’heure Lip. Des modèles fameux avaient honoré quelques héros français : Jean Mermoz, Charles de Gaulle, Maurice Herzog. Un autre saluait Winston Churchill. Du père de la Ve République, auquel il avait offert la montre portant son nom, Fred Lip, le petit-fils du fondateur de la firme, avait reçu ce mot savoureux : « À M. Fred Lip, grâce à qui je mesure les heures qui me sont comptées. »

Fred Lip

En 1967, centième anniversaire de la création de cette entreprise familiale, Fred Lip a cru devoir ouvrir son capital à la multinationale suisse Ébauches SA, une filiale d’un puissant consortium horloger devenu le Swatch Group en 1983. Dans un premier temps, l’intégration de la firme bisontine au capitalisme de marché s’est bien passée. Toujours aussi populaire, Lip, qui employait 1300 personnes, préparait la commercialisation des premières montres à quartz françaises. Mais en 1971, Ébauches SA, devenu l’actionnaire principal, a décidé d’écarter le petit-fils du fondateur et de passer aux choses sérieuses en désossant l’entreprise pour n’en conserver que la marque et les chaînes de montage. Dans la France de François Hollande, quand le groupe Alstom a vendu sa branche énergie à l’américain General Electric, le démembrement d’une fleuron de l’industrie française n’a guère choqué l’opinion publique, droguée à l’Évangile de l’adaptation et du mouvement. Mais dans celle de Georges Pompidou, les premières manifestations de l’économie de prédation n’ont pas troublé uniquement ceux qui en étaient les victimes. Populorum progressio, l’encyclique de Paul VI sur le développement humain, avait été publiée à Rome en 1967. La doctrine sociale de l’Église pesait encore au sein des couches technocratiques supérieures et de la bourgeoisie nationale. On pouvait avoir l’esprit de droite et n’être pas totalement sourd à la question sociale. Il existait des patrons non conformistes qui ne croyaient pas à la fatalité économique et regardaient d’un mauvais œil la transformation en cours du capitalisme. Parmi les lecteurs de L’Aurore et du Figaro, il y avait eu des gens pour entendre l’avertissement de Charles de Gaulle, en juin 1968, lorsqu’il avait tiré à sa manière le bilan des événements de mai : « Non, le capitalisme, du point de vue de l’homme, n’offre pas de solution satisfaisante3. »

En 1973, quand les actionnaires suisses de Lip ont fait connaître leur volonté de restructurer l’entreprise horlogère, Jacques Saint-Esprit, nommé à la suite de Fred Lip, a préféré démissionner que de porter la responsabilité de ce carnage salarial. En avril, c’est par la bouche des administrateurs provisoires désignés par le conseil d’administration que les 1300 employés de l’usine ont appris qu’un plan de licenciements se préparait. Les modalités de riposte ont été âprement discutées par les ouvriers emmenés par le charismatique Charles Piaget, délégué de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) au profil de saint de vitrail. La plupart d’entre eux étaient contre la grève. Anciens de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ayant gardé le sens du combat au sein de l’Action catholique ouvrière (ACO), ces gens de peu qui n’étaient ni marxistes ni soréliens ne rêvaient pas de casser l’outil de production de la bourgeoisie. Ils ne ressemblaient pas non plus aux grévistes hédonistes que suscite présentement l’individualisme laïque. Croyant au collectif, ils ne demandaient ni RTT ni cartes à gratter. Mais le monde dans lequel on leur proposait d’entrer, les années de chômage et de bas salaire exigées par le progrès ne les satisfaisaient pas. Ce qu’ils voulaient, c’était travailler. Il fut donc décidé de ralentir les cadences dans une entreprise désormais sans patron afin d’exprimer cette forte détermination aux actionnaires.

Dans une France qui ne comptait que 400 000 chômeurs pour environ 20 millions d’actifs, l’aventure des Lip a ainsi débuté de manière responsable par la révolte organisée d’ouvriers et d’ouvrières qui voulaient sauver leur emploi. Le mot « ouvrière » n’apparaît pas ici par hasard. La moitié des « paroissiens de Palente » étaient des paroissiennes : cela a compté dans la popularité du conflit. Cinq ans après la libération de la parole ouvrière féminine en mai 1968 — on songe à la jeune femme rouge toujours plus belle qui s’écrie « Non, je ne rentrerai pas, je ne foutrai plus les pieds dans cette taule, c’est trop dégueulasse ! », dans le court-métrage La Reprise du travail aux usines Wonder de Jacques Willemont4 —, les femmes n’avaient pas renoncé au rôle qu’elles s’étaient attribué dans la contestation sociale. Sur les chaînes de fabrication, elles étaient les plus exposées à la tyrannie des petits chefs. Et savaient qu’en cas de chômage dans les milieux populaires, elles seraient les premières à rentrer à la maison pour garder les enfants.

Il y a de belles images d’ouvrières en colère dans les films qu’a suscités l’affaire Lip, notamment Lip 73-74 : le goût du collectif de Dominique Dubosc (1977) et Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007). Ainsi Fatima Demougeot, déléguée CFDT entrée comme ouvrière spécialisée (OS) chez Lip, au vernissage des cadrans d’abord, puis à  la chaîne de montage et au contrôle qualité grâce aux cours du soir, lorsqu’elle explique : « La question des femmes a été la révolution dans la révolution. » Ou cette ouvrière qui justifie la confiscation d’un stock de montres et de pièces détachées après l’occupation de l’usine par les ouvriers, le 23 juin : « Ce n’est peut-être pas légal pour le gouvernement, mais pour nous, c’était légitime. » Cette distinction, qui renvoie à ce que saint Thomas d’Aquin a nommé la « corruption de la loi », souligne l’importance de l’engagement chrétien au sein du comité d’action de Lip. Avec le dominicain Jean Raguenès et l’abbé Marcel Manche, curé de l’église Saint-Pie-X de Palente, il disposait même de deux prêtres de choc. Cette dimension mystique de la révolte a attiré Maurice Clavel aux usines Lip en juin 1973, « cinq jours après que les ouvriers, maîtres des lieux et de leurs instruments de travail, eurent décidé de produire et de vendre eux-mêmes, à l’émerveillement du peuple, à la stupeur de l’État, à l’épouvante du patronat5« . Il faut imaginer la fierté ouvrière retrouvée. Sur la façade de l’usine de Palente, une longue banderole blanche proclamait : « C’est possible. On fabrique. On vend. On se paie ! »

Les Lip n’étaient pas des théoriciens de l’autogestion. Le 12 juin, c’est après avoir appris que le conseil d’administration avait décidé le dépôt de bilan et l’arrêt des salaires qu’ils ont occupé l’usine et séquestré les administrateurs provisoires. Et c’est après avoir découvert une note annonçant « 480 à dégager » dans la serviette de l’un d’entre eux qu’ils ont décidé de saisir les montres en stock afin de pouvoir payer les salaires et continuer à faire tourner Lip. « On n’était pas encore à une époque où on larguait les hommes. C’était nouveau, ça, larguer les hommes, comme ça, comme des bêtes », explique Jeannine Pierre-Émile, ouvrière chez Lip, dans le film de Christian Rouaud.

Le 15 juin, une grande manifestation s’est déroulée à Besançon. Les églises de la ville ont sonné le glas, Mgr Lallier a pris la parole sur les marches de la cathédrale pour soutenir Lip. Dans les cortèges, le bruit courait que les 60 000 montres subtilisées avaient été cachées chez tous les curés de campagne de Franche-Comté. Et c’était vrai. Mais la ferveur n’a duré que deux mois. Le 14 août, le Premier ministre Pierre Messmer et son ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin ont décidé de reprendre l’usine Lip par la force. Ce jour, Charles Piaget a prononcé son mot fameux : « L’usine est là où sont les travailleurs. Ce n’est pas des murs, l’usine, c’est là où sont les travailleurs. » Forts de leur trésor de guerre, les Lip ont ainsi continué à travailler hors les murs, partout dans la ville, dans le sous-sol de l’église de Palente, le cinéma Le Lux, le gymnase Jean-Zay.

Sur INA.fr
– 13 juillet 1973 : Du côté de chez Lip, reportage réalisé par Huguette Debaisieux et Pierre Lary.
15 août 1973 : Charles Piaget intervient au gymnase Jean-Zay.

Ministre du Développement industriel et scientifique, Jean Charbonnel s’est cependant employé à trouver une solution.

« Comme tuteur de l’industrie, je ne pouvais me résoudre à abandonner ce fleuron de notre savoir-faire ; comme gaulliste, je me demandais s’il n’y avait pas, dans cette étrange affaire, l’occasion de manifester aux personnels la bonne volonté de l’État en leur offrant de participer à la reconstruction de leur entreprise : ainsi serait prouvé à l’opinion publique que le principe de participation pouvait se concrétiser dans une réalité économique et sociale précise ; comme chrétien, je ressentais une certaine sympathie pour ces révoltés qui, maintenant, tournaient en rond6. »

Un polytechnicien expert en sauvetage d’entreprises a alors été nommé médiateur. Mais les négociations ont été impossibles. Depuis leur expulsion de l’usine de Palente, les Lip avaient durci le ton. Le 12 octobre, un vote des salariés a rejeté le plan proposé.

« Lip, c’est fini ! », s’est écrié Pierre Messmer le 15 octobre avec certaine satisfaction, oubliant qu’il était gaulliste et que le Général croyait qu’une autre organisation du travail était possible que le management capitaliste. À cette date, s’est ouvert un nouvel épisode de l’affaire sur lequel Guillaume Gourgues et Claude Neuschwander reviennent aujourd’hui dans Pourquoi ont-ils tué Lip ? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral7. Soutenu par un consortium d’actionnaires conduits par Antoine Riboud et Renaud Gillet, Claude Neuschwander est l’homme qui a tenté de relancer Lip de mars 1974 à février 1976. Le mot « tenté » n’est pas le bon, puisque ce centralien qui venait de chez Publicis a effectivement réussi à relancer l’entreprise horlogère mais que cette reprise hardie a été résolument sabotée par les hautes autorités de l’État. En lisant son témoignage accablant, on découvre que Jean Carbonnel était un peu seul, au sein du gouvernement Messmer, à vouloir sauver Lip. Ses collègues jugeaient manifestement qu’il y avait trop de socialistes et trop de chrétiens dans cette usine. Dans Lip, l’imagination au pouvoir, l’ancien ministre du Développement industriel et scientifique, débarqué du gouvernement le 27 mai 1974 à l’occasion d’un remaniement, rapporte ce mot atroce de Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre de l’Économie et des Finances, lors d’un conseil des ministres : « Il ne faut pas sauver ces types, ils vont véroler tout le corps social et économique. Il faut les punir. Qu’ils soient chômeurs et qu’ils le restent. »

Au tournant des « trente glorieuses » et de l’ère néolibérale, l’expérience Lip apparaît exemplaire. C’est une époque charnière où ce qu’il restait de gaullistes au sein de la droite était en train de se faire déborder par les libéraux adeptes des économistes de l’École de Chicago dont débutait l’offensive planétaire, dans le Chili de Pinochet d’abord, puis au Royaume-Uni de Margaret Thatcher et aux États-Unis de Ronald Reagan. Alors qu’ils se préparaient à faire accepter des années de chômage de masse, le patronat français et les accepter des années de chômage de masse, le patronat français et les dirigeants politiques ne pouvaient pas tolérer ce précédent. Selon Jean Charbonnel, le choix politique de casser Lip, au moment où le monde industrialisé assistait à la dégradation des indicateurs économiques, est venue de Jacques Chirac, Premier ministre depuis le 27 mai 1974. Regardant la désindustrialisation comme une fatalité, il ne pouvait accepter ce mauvais exemple de redressement productif volontariste.

Blessé par cet épisode terrible, Claude Neuschwander détaille la façon dont on a assassiné Lip : la régie Renault a supprimé ses commandes, les capitaux d’État ont été coupés, les banques nationalisées ont tourné le dos aux repreneurs etc. Et Jérôme Monod, directeur de cabinet de Jacques Chirac, a demandé la tête de Claude Neuschwander à Antoine Riboud, qui était dans l’incapacité de refuser. Le 21 février 1976, épuisé par des mois de lutte, Neuschwander était révoqué, le cœur lourd mais la tête haute. « M’être introduit dans cette saga est un peu pour moi l’honneur de ma vie8. » Quelle épreuve cependant ! Même ses amis Michel Rocard et Jacques Julliard l’ont lâché. C’est l’époque où la deuxième gauche, jugeant la désindustrialisation inévitable, s’est détournée du peuple ouvrier pour trouver dans l’Europe une religion de substitution. À la fin du film de Christian Rouaud, Claude Neuschwander résume ce qui s’est joué à Palente :« Jusqu’à Lip, c’est un capitalisme qui est certes dur, les conflits sociaux sont considérables, mais c’est un capitalisme dans lequel l’entreprise est au cœur de l’économie. Après Lip, l’entreprise du nouveau temps, qui est celui que nous vivons aujourd’hui, c’est le capitalisme dans lequel la finance a remplacé l’entreprise. L’intérêt de l’argent est devenu le moteur. Et on joue au Monopoly avec les entreprises. Alors on broie les hommes, alors on broie les territoires. C’est cela qui a commencé avec Lip. »

Notes
  1. Denis Pelletier et Jean-Louis Schleger (dir.), À la gauche du Christ, les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012.
  2. Maurice Clavel, Les Paroissiens de Palente, Grasset, 1974.
  3. Charles de Gaulle, Discours et messages, tome V : Vers le terme, janvier 1966-avril 1969, Plon 1970, p. 303.
  4. https://www.youtube.com/watch?v=ht1RkTMYoh4 (lien inaccessible depuis la publication originale)
  5. Maurice Clavel, op. cit., p. 7.
  6. Jean Charbonnel, Dictionnaire raisonné d’un gaulliste rebelle, éditions France-Empire, 2014, p. 146.
  7. Guillaume Gourgues et Claude Neuschwander, Pourquoi ont-ils tué Lip ? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral, Raisons d’agir éditions, 2018.
  8. Ibid., p. 278.
En savoir plus
  • Horel.com. [fr] Une histoire de la maison Lip.

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