Helvetia et les Fliegeruhren des années 1930

Quels ressorts animent les collectionneurs ? Généralement un mélange de syllogomanie (obsession de l’accumulation), de curiosité compulsive, de plaisir de la quête impossible, de poursuite du rêve encyclopédique… et puis de la joie de rencontrer des gens partageant les mêmes névroses ! Mon ami Benjamin « Lucchese » coche à peu près toutes les cases et c’est donc grâce à ces « névroses » que je peux vous faire découvrir ici cette réunion improbable de montres de pilotes (Fliegeruhren) de la marque Helvetia…

Il était une fois Helvetia, une marque d’Omega

Aujourd’hui tombée dans l’oubli, Helvetia était une des marques secondaires de la maison Omega, au même titre que Jura, Patria, Celtic, Gurzulen ou encore Labrador… La manufacture de Bienne en faisait usage lorsqu’elle fournissait ses mouvements à d’autres marques ou bien pour commercialiser des montres complètes sur des marchés particuliers sans cannibaliser ni brouiller l’image de la marque principale, Omega, déjà réputée internationalement.

Au début du XXe siècle, c’est sous la marque Helvetia qu’Omega fournissait, par exemple, des mouvements emboîtés chez Nomis pour les chemins de fer suisses. Dans les années 1920-1930, Helvetia commercialisait des montres à dateur et toute une gamme de montres sportives et professionnelles : chronographes, montres étanches, etc. À l’évidence, la marque était principalement positionnée sur les marchés de la « montre-outil », fiable, fonctionnelle et robuste.

Baptême de vol en 1933

Selon l’excellent site Helvetia History, c’est en 1933 qu’Helvetia commence à produire des montres d’aviateur. D’un diamètre proche de 41 mm, elles sont mues par un mouvement de 16 lignes initialement conçu pour les montres de poche, le calibre 51S, agrémenté d’un antichoc adapté du système Depollier-Brun avant d’être remplacé, fin 1934, par le calibre 51-10 à antichoc « maison ».

Le mouvement porte la signature HELVETIA à des endroits variables selon les cas et avec ou sans la mention 3 ADJTS pour « trois ajustements » :

Deux grandes anses permettent de coudre un bracelet de cuir ou de passer une longue sangle. Leurs dimensions autorisent des liens épais et jusqu’à 22 mm de large, de quoi assurer une fixation solide au poignet, généralement par dessus le flying jacket.

LHC : 40,5 mm. LCC : nd. LHT : 46 mm. EC : 22 mm. EHT : 8 mm.

Pour ces montres, Helvetia adopte un logo de circonstance, associant une hélice d’avion. D’abord horizontale et statique sous le nom HELVETIA, l’hélice est par la suite animée et superposée à la marque :

HELVETIA Fliegeruhr réf. 7010 V3 n°3890858
Référence 7010

Sous la référence 7010, le boîtier, semblable à celui d’une montre de poche, est en laiton chromé avec, au dos, deux couvercles successifs à charnières pour protéger la mécanique.

HELVEVIA Fliegeruhr, circa 1930.

Le numéro de série est gravé à l’intérieur du premier couvercle. Celui-ci expose également — mais pas toujours — la référence du boîtier.

Durant la période de production, un certain nombre de cadrans différents sont utilisés, dont voici quelques exemples que Benjamin a patiemment réunis et qu’il a accepté de me confier. En tenant compte des numéros de série consultables et en y allant à l’instinct pour les autres, leur chronologie pourrait s’établir ainsi :

Type 1

Type 2

Type 3

Type 4

Ces exemples ne constituent pas une liste exhaustive des variantes produites. Il en ressort plusieurs formes d’aiguillages et de couronnes mais il serait présomptueux d’établir une typologie faute, jusqu’ici, de documentation du constructeur et d’exemplaires connus en nombre suffisant.

Référence 7011

Ces Helvetia ont également existé, sur la même carrure, dans une version dotée d’une lunette mobile  cannelée qui permettait de déplacer un index en forme de bec. Celui-ci était utile à la navigation car il servait de point de repère pour mesurer le temps écoulé depuis le dernier changement de cap et permettait ainsi de faciliter le suivi du plan de vol.

Cette version reprend les spécifications du « Modèle 1928 » (« 1928 Pattern »), référence dont l’origine demeure inconnue mais sur laquelle ont été conçues tant de montres de pilotes de l’époque : douze chiffres arabes de grande taille et lumineux, aiguilles cathédrale, lunette mobile à index… Si l’on en croit les échantillons de numéros de série disponibles, elle est vraisemblablement postérieure à la réf. 7010.

HELVETIA Fliegeruhr réf. 7011 n°4016181, circa 1935.

Le modèle apparaît ici dans une publicité en français vantant son grand mouvement 16 lignes.

HELVETIA Fliegeruhr, ref. 7011.

Les modèles à lunette mobile ont en général la particularité d’avoir un verre très épais, généralement minéral et biseauté. Celui-ci permettait à l’aviateur de le saisir du plat de la paume pour le faire pivoter sans avoir à ôter ses gants.

HELVEVIA Fliegeruhr, réf. 7010 et 7011, circa 1934.
Autres versions

La variété des modèles ne s’arrête pas là : outre le fait que des versions plus petites (36 mm de diamètre) et animées du calibre 81-24 se rencontrent également sous les références 3410 (lunette lisse fixe) et 3411 (lunette cannelée mobile), Helvetia semble bien avoir commercialisé des modèles similaires (même boîtier 40,5 mm, même mouvement) sous d’autres marques telles que Aero, Helbros, Huber et Savoy. Helvetia History a trouvé des Aero dans des publicités parues dans la presse britannique, distribuées par G. & M. Lane, et des Helbros aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Montres militaires ou montres de pilotes ?

Une des questions que se pose nécessairement le collectionneur faisant l’acquisition d’une telle montre est : s’agit-il d’une montre militaire ? Eh bien oui et non… mais en fait non.

Il est d’abord à peu près certain qu’elles n’ont pu avoir d’éventuel destin militaire qu’en Allemagne. Ce qui est par ailleurs établi, c’est que les conditions militaires posées par le traité de Versailles (1919) ont été drastiques et écartent l’hypothèse d’une affectation officielle : limitée à cent mille hommes, l’armée allemande doit en outre, aux termes du traité, renoncer aux blindés, à l’artillerie et aux forces aériennes.

Petit détour historique

D’abord sonnée, l’Allemagne ne tarde pas à rechercher des solutions en prévision de l’avenir et, entre autres, des moyens de maintenir et de transmettre l’expérience de ses pilotes vétérans. Elle trouve, avec la jeune URSS, des intérêts communs qui lui permettent d’établir, en 1924, un aérodrome secret à Lipetsk où fonctionnera, jusqu’en 1933, une véritable école d’aviation clandestine. Les événements prennent encore une autre tournure avec l’avènement au pouvoir d’Hitler, qui charge Hermann Göring, au mépris du traité de Versailles, de « rétablir » les forces aériennes. Nous sommes en février 1935 et, sans que la France, le Royaume-Uni ni la Société des nations ne réagissent, une nouvelle Luftwaffe indépendante de l’armée est créée, à usage apparement civil mais à l’organisation typiquement militaire. Les masques tomberont d’ailleurs bientôt et de la manière la plus sinistre : l’histoire a en effet retenu, avec le tragique épisode de Guernica, que la Guerre civile espagnole aura servi de théâtre d’entraînement grandeur nature pour les pilotes à bord des Junkers « Stuka » et autres Messerschmitt, maquillés pour l’occasion aux couleurs des forces du général Franco. À l’été 1939, la Luftwaffe a achevé ce processus de « rétablissement ». Elle est devenue l’armée de l’air la plus puissante du monde avec environ quatre mille avions, et l’on sait depuis quel rôle majeur elle devrait jouer au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Par ce détour historique, on comprend qu’à l’époque où les Fliegeruhren ont été produites ou, du moins, au début de cette période de production, il était impossible qu’elles fassent l’objet d’une commande officielle de la part de ce qui restait de l’armée allemande. Il pouvait donc s’agir de montres acquises par les pilotes eux-mêmes ou peut-être commandées par des organismes, des associations de pilotes ou des clubs d’aviation, lesquels étaient très populaires à l’époque.

Par ailleurs, si la forte similitude entre les modèles, d’une marque à l’autre, suggère l’existence d’un « cahier des charges » précis comme seules des forces armées sont susceptibles d’en émettre, cette hypothèse n’a jamais, à notre connaissance, été prouvée. Certains considèrent plutôt que, l’aéronautique étant une discipline nouvelle, en plein essor, perçue comme moderne et particulièrement désirable, beaucoup de marques ont concouru, en s’imitant mutuellement, à créer un « style » de montre qui répondait à la fois aux besoins des aviateurs et à la mode du moment. Des dizaines de marques en témoignent, d’Arsa à Zenith, dont les productions se sont écoulées sur tous les continents.

Fliegeruhren, extrait du livre de Konrad Knirim Militärurhen, Pomp éd.

Pour autant, certaines montres de ce type portent des marquages militaires. Tel est au moins le cas du chronographe Heuer, dont l’usage par les pilotes pendant la Seconde Guerre mondiale est attesté (exemplaires marqués Kampfgeschwader 53). Il est également certain que bien d’autres montres de ce type (Zenith, Helvetia, Omega) ont, sans pour autant entrer officiellement dans les inventaires, « servi » au poignet d’aviateurs de la Luftwaffe.

Conclusion

En définitive, et malgré les remarquables recherches effectuées par quelques passionnés ces montres de pilotes restent en territoire mystérieux. Leur histoire encore imprécise, associée à une époque sombre, ne plaide pas en leur faveur. Pourtant, du point de vue horloger et pour un collectionneur, elles offrent à la fois un thème passionnant d’investigation et, par leurs dimensions généreuses et leurs cadrans splendides, beaucoup de plaisir au poignet. C’est pourquoi j’espère que cet article, écrit sur les épaules du « géant » Konrad Knirim et grâce aux nombreuses informations contenues sur le site Helvetia History, contribuera à les faire mieux connaître et qu’il pourra s’enrichir régulièrement de nouvelles découvertes…

Remerciements

Cet article n’aurait évidemment jamais existé sans l’ami Benjamin @lucchese.watches, collectionneur au long cours d’objets horlogers souvent improbables mais toujours fascinants. Un jour, il a découvert et s’est pris d’amour pour ces montres étonnantes et spectaculaires. Étrangement, elles n’intéressent pas grand-monde : peu connues et sans histoire officielle, elles n’ont pour elles que le charme auquel seuls quelques les amateurs sont sensibles. Benjamin était de ceux-là et je l’ai rejoint. Voilà qui nous ramène aux ressorts qui animent les collectionneurs : la recherche, la connaissance, le partage… mais aussi, tout simplement, les émotions mystérieuses que provoquent certains objets.

Références
  • Forum à montres. [fr] Un bout d’histoire de la marque Helvetia par Zen.
  • Helvetia History. [en] L’article aurait eu un autre tête sans cet excellent site de référence sur les montres Helvetia… Une source unique, détaillée, richement illustrée… comme on aime !
  • Forum TimeZone. [en] Un excellent fil de discussion à propos des montres de pilotes Helvetia et autres modèles « 1928 Pattern ».
  • Internet Horology Club 185. [en] Une autre discussion intéressante à propos du pseudo-« 1928 Pattern ».
  • Military Watch Resource. [en] Quelques informations complémentaires sur l’incontournable forum MWR.
  • Konrad Knirim, Militäruhren – Military Timepieces, POMP éd. [de] [en] Ce livre est, tout simplement, la bible des garde-temps militaires allemands des origines à presque nos jours. Un bref chapitre y est naturellement consacré aux Fliegeruhren des années 1930. Sur notre sujet, voir notamment les pages 144 à 146 et 373-374.
  • Crédits photos : Mark / Helvetia History, Konrad Knirim, Fred Chrono.

2 commentaires sur « Helvetia et les Fliegeruhren des années 1930 »

  1. Excellent article d’autant plus intéressant que mon père pilote de la France libre B26 Marauders et par ailleurs amateur d’horlogerie m’a souvent dit que les pilotes achetaient leurs montres et n t’étais pas forcément dotés par l armée
    Donc montres de pilotes certaines ouï militaire non

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