Les chronographes 4 ATM dans tous leurs états (?)

Connus surtout par la version réalisée pour Jaeger, les « 4 ATM », avec leurs trois compteurs, leur grand diamètre et leur large lunette figurent parmi les plus beaux chronographes de type « pilote » qui soient. Réalisés par la maison française Dodane, ils restent pourtant entourés d’un certain mystère.

Au début des années 1970, Dodane, société française établie à Besançon, dispose d’une très belle réputation dans la conception de chronographes de pilotes, et ce notamment pour avoir conçu et fourni, depuis 1954, la plupart des fameux Type 20 à l’armée de l’Air française, sous les marques Dodane, Chronofixe et Airain. Mais Dodane, ne pouvant se permettre de dépendre exclusivement des appels d’offres militaires et de la commercialisation des versions civiles de ses chronographes, conclut des partenariats avec un grand nombre de marques, anecdotiques ou prestigieuses.

À l’orée de la crise, ces dernières recherchent elles-mêmes à diversifier leurs fournisseurs pour faire assembler des petites séries en marge de la production standard, destinées à des marchés locaux ou des commandes spéciales. L’exemple le plus significatif de cette démarche est sans doute le partenariat établi au début des années 1970 par Heuer avec Georges Monnin (SA Georges Monnin et Cie) pour la fabrication de ses premières montres de plongée, les réf. 844, avec le boîtier fabriqué par MRP SA.

Dodane, pour y revenir, fournit donc de nombreuses marques, jusqu’à assembler près de 10 000 chronographes par mois en 1972, dixit Laurent Dodane lui-même !

C’est dans ce contexte et à cette époque qu’est conçu un chronographe typé « pilote » de grand diamètre (41 mm), aujourd’hui surnommé « 4 ATM » en référence à l’étanchéité revendiquée sur le fond de boîte, qui correspond à environ 40 mètres. Toujours selon Laurent Dodane, ce boîtier a été réalisé par la société suisse Raymond Pretat, fabricant de boîtiers liquidée à la fin des années 1990 (c’est tout  ce que j’en sais à ce stade). Toutefois, il reste encore bien des interrogations à propos de celui-ci. En effet, ce même boîtier a également servi, à peine quelques années plus tôt, à la maison Universal Genève pour produire toute une gamme d’incroyables chronographes Aerocompax apparus dans la deuxième moitié des années 1960.

La carrure pourrait être aussi, avec ses élégants chanfreins, une version surdimensionnée de celles des Zodiac Sea-Chron 20 ATM , des Zenith et Movado Super Subsea, voire des magnifiques chronographes Ulysse Nardin réf. 7536-2, dont le diamètre plafonne à 39 mm et l’entre-cornes, à 20 mm. Si je n’ai pu vérifier cette hypothèse, la ressemblance est assez frappante.

MOVADO Super Subsea et JAEGER 4ATM.

Quant au cadran, sous ses différentes variantes, il provient de chez Jean Singer SA (La Chaux-de-Fonds), fournisseur des plus grands maisons (Rolex, Omega). Outre le boîtier et le fournisseur du cadran, les chronographes 4 ATM partagent quelques autres caractéristiques générales : une couronne non signée, un fond vissé également générique, marqué ETANCHE 4ATM INCABLOC STAINLESS STEEL, une large lunette tournante à friction, en alliage, généralement munie d’une perle luminescente à 12 heures et, enfin, un mouvement Valjoux 72 non personnalisé.

Revue de la Ziegler 4 ATM

Prétexte à cet article, le chronographe Ziegler passé en revue ici présente ainsi tous les chromosomes de la famille « 4 ATM », dans une livrée à cadran noir et compteurs argentés.

S’il sera difficile de s’attarder sur la marque Ziegler, dont on ne connaît que quelques modèles assez quelconques et datés des années 1970, on peut en revanche prendre le temps d’apprécier la beauté de ce chronographe. Sa carrure, malgré ses grandes dimensions, épouse parfaitement le poignet — mieux, je dois avouer, qu’un Speedmaster à anses droites.

ZIEGLER 4 ATM, circa 1970.

Le cadran adopte une fine livrée noire brossée qui laisse affleurer, sous certains angles, les reflets changeants de la plaque métallique. Divin.

ZIEGLER 4 ATM, circa 1970.

Il est cintré par un rehaut sur lequel est peinte une échelle tachymétrique (exprimée en kilomètres/heure) et légèrement creusé à l’endroit des trois compteurs.  De longs index appliqués marquent les heures, accompagnés de petits points luminescents.

ZIEGLER 4 ATM, circa 1970.

La Ziegler a en commun avec d’autres chronographes 4 ATM — la Chronoswiss, la Clebar et la Scuba (voir plus loin) — une sympathique grande seconde « lollipop »qui confère à la montre un surcroît de caractère.

ZIEGLER 4 ATM, circa 1970.

Mais la Ziegler n’est qu’une parmi quelques autres marques heureuses bénéficiaires de l’assemblage réalisé par Dodane. Si Jaeger est la plus connue, j’ai pu, avec notamment l’aide précieuse de Haroon @heuer_loon et de Nicolas @vintage1688, identifier dix autres marques : Airin, Chronofixe, Chronoswiss, Clebar, Diese, Electra, Raynal, Scuba by Paul Garnier, Sinn et Vandyck.

La star de la famille s’appelle Jaeger

La version la plus connue de ce chronographe est frappée de la marque Jaeger, connue sous la réf. E.13001. Pourquoi Jaeger seulement et non Jaeger-LeCoultre ? L’explication est encore hypothétique mais nous savons au moins que la marque Jaeger seule était utilisée pour les instruments de mesure (tachymètres par exemple) destinés notamment à l’automobile et à l’aviation. Sans doute l’intention était-elle donc d’associer ce chronographe, jusque dans sa dénomination, à l’univers aéronautique.

Seuls cent exemplaires auraient été produits de ce modèle, entre 1968 et 1971. Son cadran, de couleur argent satiné, est bordé par une échelle tachymétrique et marqué par trois compteurs légèrement creusés, de couleur gris-violacé ou, exceptionnellement, panda inversé, voire tout argenté.

JAEGER 4 ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.
JAEGER 4 ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.

On dénombre quelques variations de cadrans sur ce modèle (inscriptions 17 JEWELS vs. 17 RUBIS ou MADE IN FRANCE vs SWISS MADE et graphisme des chiffres, échelle tachymétrique en kilomètres ou en miles). La lunette, pour sa part, existe avec une graduation en heures (descendante) ou en minutes (généralement descendante ou parfois ascendante).

Ses clones, de A à Z
Airain et Chronofixe

L’Airain et la Chronofixe se démarquent de leurs collègues par un cadran spécifique qui rappelle un peu, avec la portion du compteur des minutes teintée de rouge, celui des Nivada Chronomaster. Les deux marques ont en commun de figurer dans le giron de Dodane et d’être principalement connues pour les chronographes Type 20 qui équipent l’armée française depuis les années 1950.

D’ailleurs, Arno, pilier du FAM et autorité absolue sur le sujet, indique que ces chronographes 4 ATM, avec leur grand diamètre et leur noble Valjoux 72, était proposé aux officiers supérieurs, les autres devant se « contenter » des Type 20 :

Pour en savoir plus sur les chronographes type 20 : C’est l’histoire d’un type…
L’ARCHET

Cette L’Archet présente un jeu d’aiguilles particulier. Difficile de confirmer s’il est ou non d’origine. Pour le reste, les caractéristiques sont conformes à celles des autres modèles identifiés jusqu’ici.

L’ARCHET 4 ATM, chronographe cal. Valjoux 72. circa 1970.
Chronoswiss

Le Chronoswiss reprend le cadran panda de la Jaeger, agrémenté de la jolie lollipop également présente sur le Ziegler.

CHRONOSWISS 4ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.
Clebar

Le Clebar adopte la lunette rétrograde en minutes, la lollipop et une version de cadran spécifique, caractérisée par des index appliqués plus courts et des compteurs blancs légèrement surdimensionnés par rapport au cadran « habituel ».

CLEBAR 4ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.

Il existe également une version à cadran « panda » reprenant la version rencontrée par ailleurs. Même lunette à rebours mais point de lollipop sur celle-ci :

DIESE

Le Diese est en tout point identique au Jaeger. La marque est issue d’une petite maison horlogère française, Duc-Oger, fondée en 1953 par Isabelle Oger et son époux Pierre Duc (source). Alors que Duc-Oger, implanté aujourd’hui rue de Bretagne à Paris, produit des modèles de haute-horlogerie assez confidentiels, Diese conçoit, depuis les années 1960, des montres bon marché à mouvements français fabriquées dans le Doubs.

Electra

On trouve, sous la marque Electra, de modestes montres de ville, skin divers et chronographes. Hormis une jolie Squale 100 ATM, rien ne laisse vraiment de souvenir impérissable, sauf ce chronographe 4 ATM à cadran panda inversé et lunette à graduation horaire. Très proche du Ziegler, cette Electra s’en distingue par l’aiguille des secondes.

RAYNAL

La marque Raynal correspond-elle à cet horloger-joaillier d’Aix-en-Provence qui aurait passé une commande spéciale pour diffuser sous son enseigne des modèles personnalisés ? Il aurait alors commandé à Dodane une micro-série de chronographes 4 ATM. Celui-ci se présente dans une livrée semblable à celle de la Jaeger avec son cadran argent.

Scuba by Paul Garnier

Le Scuba by Paul Garnier, combine le cadran panda et l’aiguille lollipop, tout comme le Chronoswiss, avec une lunette graduée en minutes.

SCUBA PAUL GARNIER 4ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.

Historiquement, Paul Garnier, né en 1801, fut horloger de la Marine et des Chemins de fer, un nom mythique que l’on trouve sur de nombreuses horloges de gare, mais aujourd’hui oublié. La marque a survécu quelques décennies à son créateur, pour s’éteindre vraisemblablement à l’orée des années 1970. Cette Scuba est sans doute l’une de ses dernières réalisations.

HeuerLoon, qui a étudié le sujet (voir ici), dispose d’un exemplaire portant, à l’intérieur du fond de boîte, la mention : BELMONT INDUSTRIES INC. FRANCE. Voici ce que sa publication inspire à Adrien Belanger :

The name strikes me as unusual because French companies don’t end in « Inc. » — they are usually « SA », « SARL », « SAS » or similar but never « Inc. » In fact, in my experience « Inc. » is pretty much only used in the US and in Canada. So, does that marking refer to a manufacturer or a distributor? Could it have something to do with import tariffs? The watch was almost surely assembled in France, hence the « France » designation, but I don’t think Belmont Industries was a French company. I also found examples of case-backs of other earlier non-4ATM watches marked « Belmont Industries Inc » but made in West Germany (see photo). These were found on watches with the following names: Paul Poiret, Charles Bonnet and Paul Garnier. All of them are similarly named and French-sounding but easy enough for a foreigner to pronounce…

Sinn

Sinn  a également commandé une version, calquée sur le chronographe Jaeger.

SINN 103 4ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.
Vandyck

Si le Ziegler n’avait été présenté plus tôt, il aurait fermé la marche de cet inventaire alphabétique. La place revient donc à ce Vandyck, qui adopte également le cadra panda inversé.

VANDYCK 4 ATM, cal. Valjoux 72, circa 1970.

Voilà qui porte à douze le nombre de marques identifiées jusqu’ici comme ayant commercialisé un chronographe 4 ATM. La liste est-elle close ? Cher lecteur qui en connais d’autres, tu es naturellement bienvenu ici pour les faire connaître.

Ils le méritent amplement.

Références

2 commentaires sur « Les chronographes 4 ATM dans tous leurs états (?) »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.