Tudor Submariner : génération Snowflake

Au cours de la longue carrière de la Submariner, il est une période où Tudor a délibérément recherché la distinction par rapport à sa maison mère, Rolex. Cette volonté s’est traduite par l’apparition des versions snowflake, qui ont connu une très honorable diffusion de 1968 à 1980.

La saga des Tudor Submariner débute en même temps que celle de leurs proches cousines Rolex, en 1956, avec les références 7922 chez Tudor et 6538 chez Rolex. Outre la simultanéité de leurs lancements respectifs, les deux modèles présentent un grand nombre de similitudes : boîtier, couronne vissée « Brevet + », design du cadran, aiguilles… Hormis le mouvement et le logo, les deux engins pourraient presque être confondus !

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TUDOR 7922 versus ROLEX 6538. Crédit : Philipp/Rolex Passion Report.

C’est qu’ils doivent tous les deux leur conception au même homme, plongeur et membre de l’équipe dirigeante de Rolex SA : René-Paul Jeanneret. Pour lui, ces montres devaient être conçues à la fois au service de leur fonction spécifique (la plongée) mais aussi d’un usage quotidien qui implique des qualités esthétiques au-delà des simples qualités techniques et fonctionnelles.

Bien entendu, la star Rolex, bien que plus chère, connaît un succès planétaire bien plus important que la Tudor, et les deux familles de Submariner ne divergent pas seulement par le nombre d’exemplaires mais aussi par des dérogations successives aux gènes communs. Si les boîtiers Oyster et couronnes vissées, qui font la réputation de ces montres de plongée, sont restés incontournables, l’identité de chaque gamme s’est progressivement affirmée, notamment avec l’apparition, chez Tudor, des versions snowflake. Avec la Submariner 7016, Tudor accomplit même un geste d’émancipation jusque là inédit dans l’histoire de la marque.

Références 7016/0 et 7021/0

La bascule intervient en 1968 avec l’apparition des références 7016/0 et 7021/0, porteuses de nombreuses évolutions. La première nouveauté tient, d’ailleurs, dans le fait qu’il n’y a plus une seule version disponible mais deux : alors que Rolex lance la référence 1680 (c’est-à-dire, pour simplifier, une 5513 avec date), Tudor fait de même avec la 7021/0, lancée quelques mois après la 7016/0 et  dotée, comme sa cousine, d’un verre « cheminée » à cyclope.

TUDOR

TUDOR

L’autre changement majeur est esthétique. Si l’on met à part les tout premiers modèles transitionnels de 1968-1969, que l’on trouve avec des cadrans type 7928 (« à la rose » ou « à l’écusson »), les nouvelles Submariner adoptent une combinaison inédite de cadrans et aiguilles, dénommées snowflake (flocon de neige).

On peut lire, ici ou là, que ces cadrans auraient été conçus en réponse à une demande, exprimée par la Marine nationale, de disposer de cadran et aiguilles plus lisibles en plongée que les versions traditionnelles.

Des cadrans bourgeonnants…

Ces cadrans ont souvent, au fil du temps,  pris un aspect bourgeonnant dû à la mauvaise qualité de peinture. Certains verront dans ce défaut une forme particulière de « patine », à l’image des cadrans « stardust », « tropicalisés » ou encore « spider »… ils n’en restent pas moins promis, si le processus se poursuit, à des détériorations fatales. Sur l’exemplaire ci-dessous, le décollement de la peinture est tel qu’il commence à mettre au jour la platine métallique du cadran.

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Ce défaut est observé sur des exemplaires produits entre 1968 et 1975, mais n’est pas généralisé. Reste à savoir pourquoi… Y a-t-il eu différents fournisseurs ? de bons et de mauvais lots ?

Côté boîtier, Tudor et Rolex se situent dans continuité des Submariner des années 1960, avec leurs galbes caractéristiques, leur épaisse lunette de plongée crantée et l’épaulement de couronne. Ce dernier, après les versions pointues (pointed) et semi-pointues (semi-pointed), conserve la forme arrondie des dernières 7928.

Côté mécanique enfin, ces nouvelles Submariner abandonnent l’antique mouvement Fleurier 390 au profit des calibres ETA 2461/2483 (sans date) et 2484 (avec date). Le site Tudorcollector explique que c’est d’ailleurs ce changement de fournisseur, motivé par un souci de modernisation et de rationalisation, qui sonne le glas de la 7928 (tandis que la 5513 poursuivait, elle, sa carrière).

Pour la version sans date, le calibre ETA 2483 correspond à un ETA 2461 modifié. Battant à 18 000 A/h (comme le Fleurier), il est doté de 25 rubis.

Slash zero…

Nos Submariner affichent des références parfois affublées d’un « /0 ». Cette indication correspond à un code introduit, dans le courant des années 1960, dans le système de référencement commun à Rolex et Tudor, désignant le métal du boîtier — l’acier en l’occurrence.

Les 7016 et 7021 sont remplacées en 1975. Selon Tudorcollector, leurs numéros de série se situent entre 620.000 et 780.000 (bien que des exemplaires affectés à la Marine nationale présentent des numéros de série dans les 820.000).

Références 9401/0 et 9411/0

Chronologiquement, les nouvelles références se rencontrent :

  • de 1975 à 1976, les 9401/0 (sans date) et 9411/0 (avec date),
  • de 1976 à 1983, les 94010 (sans date) et 94110 (avec date).

Prenant la relève des « 70 », les « 94 » paraissent, au début, identiques à leurs devancières : mêmes boîtiers, mêmes lunettes crantées, mêmes cadrans « snowflake » en version bleue ou noire. L’évolution est invisible car elle se trouve sous le capot : les calibres ETA 42xx sont remplacés par des ETA 27xx (2776 sans date et 2784 avec date), aux cadences plus élevées (respectivement 21 600 et 28 800 A/h). Le 2784 profite également du réglage rapide de la date.

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L’évolution visible, qui marque la fin de la « génération snowflake », se produit en 1980, avec le retour d’un cadran à index ronds et triangulaires et d’aiguilles de type Mercedes.

Quand Tudor fournissait la Marine nationale

Si la collaboration entre Tudor et la Marine nationale débute à la fin des années 1950, avec la fourniture de Submariner 7922 puis 7924, elle prend une nouvelle dimension en 1974 avec la livraison de Sub 7016 à cadran snowflake noir et fond de boîte gravé « M.N. 74 ».

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TUDOR 7016/0 « M.N. 74 ». Crédit : Bulang & Sons.

Ce contingent limité fait de ce modèle une vraie rareté, renforcée par les problèmes de détérioration des cadrans que nous avons évoqués plus haut. Dès l’année suivante, ce sont des 9401/0 qui seront fournies, troquant à cette occasion la livrée noire contre la bleue.

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TUDOR 9401/0 « M.N. 1975 ». Crédit : Bulang & Sons.

Jusqu’en 1982, une quantité non négligeable de 9401/0 et 94010 bleues, Snowflake et post-Snowflake, sera assignée aux plongeurs de combat (dont le fameux commando Hubert) et personnels de bord des sous-marins (voir l’exemplaire très inhabituel attribué à un officier servant sur le sous-marin d’attaque Agosta).

Sous d’autres drapeaux

Si les M.N. sont les plus connues des Tudor « Milsub », la marque au bouclier a fourni d’autres armées en Submariner, dont quelques Snowflake : quelques M.N. ont en effet été rachetées par l’armée sud-africaine et on connaît une poignée d’exemplaires fournis à l’armée canadienne. Ces derniers présentent une particularité unique : un cadran à index ronds et rectangulaires marié à des aiguilles snowflake, comme une Heritage Black Bay !

2013 : une renaissance ?

Convoquant son patrimoine au service de son développement commercial, la maison Tudor, désormais largement émancipée de Rolex, lance en 2013 une gamme intitulée Heritage. Depuis, des classiques « revisités » de la marque apparaissent régulièrement au catalogue, du Chrono rappelant le Big Block à la Ranger en passant par les Black Bay. L’inspiration « vintage » est évidente. Avec leur big crown, le boîtier sans épaulement, le design de l’insert, le chemin de fer sur le cadran et même le logo à la rose, les Black Bay, notamment, font ostensiblement référence à la Submariner 7922. Cependant, à vouloir mêler des éléments d’époques différentes, le résultat ne m’a jamais vraiment convaincu.

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Les Black Bay ont au moins le mérite, à travers ce qui cloche chez elles, de laisser voir en creux ce qui fait la réussite stylistique des Snowflake d’origine : l’épaulement de couronne apparaît soudain comme une compensation nécessaire à l’épaisseur des aiguilles et des index, le choix des aiguilles caractéristiques aurait été une aberration sans l’introduction des index carrés et ce cadran ne peut, sans perdre beaucoup de son efficacité, s’embarrasser d’une littérature trop abondante.

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Finalement, c’est un modèle extérieur à la gamme Heritage qui, à mon sens, est le plus respectueux du legs des Submariner Snowflake : la Pelagos. Ce modèle destiné aux grandes profondeurs (étanche à 500 mètres) est le seul qui retrouve la remarquable harmonie qui se dégage de l’illustre devancière. Vous ne trouvez pas ?

Références

4 commentaires sur « Tudor Submariner : génération Snowflake »

  1. Tout d’abord merci, une fois de plus, pour ce formidable article, extrêmement clair et précis !

    Ensuite, je partage ton avis sur la gamme moderne. Je n’ai jamais été emballé par la Black Bay, du moins la version « plongeuse » de la Black Bay. Sur la version sans lunette, l’effet « il manque quelque chose » est moins net (je pense à l’épaulement de la couronne, ou encore aux index inadaptés). La Pelagos est une réussite en revanche ; je ne lui trouve qu’un défaut, la date…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci aussi pour ce commentaire ! Oui, c’est bien la Pelagos qui mérite les honneurs en tant que vraie ré-interprétation contemporaine de la Sub Snowflake même si – je te rejoins – il aurait été préférable de se dispenser de la date. D’ailleurs, avec les smartphones qui nous accompagnent désormais partout, c’est une fonction qui me paraît… datée !

      Aimé par 1 personne

  2. Excellent article !
    Merci pour les précisions sur le basculement Fleurier/ETA.

    Je partage également ton avis sur la Pelagos, qui bien que markettée dans une gamme moderne, se veut finalement plus proche d’une Snowflake des 70’s. Je regrette cependant la fausse perle à 12h sur la lunette. Mais cette Pelagos se veut être un diver moderne, peut être que c’est mieux ainsi.

    Aimé par 2 people

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